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To be ou not to be North-Irish ?

Ayant suivi pendant plus de trois mois le Wild Atlantic Way, nous sommes entrés en Irlande du Nord par l'ouest et la ville de Derry. La frontière "invisible" entre la République d'Irlande et le Royaume-Uni n'a rien de choquant pour nous Européens, élevés à l'ouverture des frontières quasiment depuis le biberon. Cette frontière "invisible" est une des conditions des Accords de paix du Vendredi Saint, en 1998, qui met fin à trente ans de guerre entre la communauté catholique et protestante.


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Derry

En 2016, le Royaume-Uni choisit de quitter l'Union Européenne (UE) suite à un référendum et, du coup, se pose à nouveau la question des frontières entre la République d'Irlande (marché européen) et l'Irlande du Nord (marché britannique) réactivant du coup les "vieilles" tensions jamais vraiment apaisées.


Le protocole nord-irlandais, censé gérer l'épineux problème des frontières entre l'UE et le Royaume-Uni en Irlande va-t-il réactiver le conflit nord-irlandais ?



Comme l'Ecosse, l'Irlande du Nord a voté contre la sortie du Royaume-Uni de l'UE, à 56%. La communauté catholique a majoritairement voté contre le Brexit. Il n'était pas question pour les catholiques de remettre en cause la stabilité chèrement acquise suite aux Accords de 1998 et à 30 ans de paix, bien qu'armée. Sortir de l'UE signifie contrôler les marchandises à leur entrée au sein de l'UE, donc concrètement mettre en place une frontière physique entre l'Irlande du Nord et la République d'Irlande. Pour les catholiques, l'accès au marché unique européen représente un gage de prospérité, d'où leur opposition au protocole.


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Passerelle de la Paix, Derry

Au contraire, à peine 34% des Unionistes (protestants) ont voté contre le Brexit en 2016. Le DUP (Démocratic Unionist Party), parti protestant viscéralement attaché à son identité britannique, a soutenu aveuglément le Royaume-Uni dans sa sortie de l'UE sans penser aux conséquences, preuve s'il en est de l'impréparation des membres du DUP comme du gouvernement britannique. Dès 2016, l'Irlande du Nord va poser d'énormes problèmes aux conservateurs britanniques. Après avoir affirmé haut et fort qu'il n'y aurait pas de frontières en Irlande, Boris Johnson, premier ministre britannique, finit par signer le protocole nord-irlandais.


Il s'agit d'une partie du Brexit concernant la situation très particulière de l'Irlande : l'Irlande se conforme aux règles de l'UE pour les marchandises, tout en faisant partie du marché britannique. Ce protocole permet d'éviter de mettre en place une frontière entre la République d'Irlande et l'Irlande du Nord, conformément aux Accords de paix de 1998. Du coup, afin de se conformer aux règles du marché européen, le contrôle des marchandises se fera dans les ports irlandais, établissant de fait une frontière entre le Royaume-Uni et l'Irlande du Nord. Ce protocole déclenche la colère des Unionistes (protestants). Mettre en place une frontière entre le Royaume-Uni et l'Irlande du Nord, c'est nier l'appartenance de l'Irlande du Nord à ce dernier, ce qui est totalement inadmissible pour eux.


Du 30 mars au 9 avril 2021, des émeutes ont lieu dans les quartiers populaires de Derry, de Belfast, de Carrickfergus. Des jeunes "loyalistes" jettent des cocktails Molotov sur les murs de la paix, brûlent des autobus. Il s'agit de jeunes qui n'ont qu'une connaissance très vague des problèmes soulevés par le protocole, mais qui expriment leurs frustrations (chômage, pauvreté, manque de formation, restrictions liées au COVID) et qui sont instrumentalisés par les leaders des formations paramilitaires unionistes. En juillet 2021, les festivités du twelfth sont surveillées de très près par les autorités.



Malgré les craintes des autorités et des émeutes finalement limitées, le Brexit et son pendant le protocole nord-irlandais, semblent favoriser la réunification et la paix.


En effet, à cause de son soutien inconditionnel aux conservateurs britanniques donc au Brexit, puis au protocole nord-irlandais, le parti au pouvoir en Irlande du Nord depuis la fin des Troubles (1998), le DUP est en perte de vitesse et connaît une défaite électorale en mai 2022. Depuis les Accords de paix de 1998, le pouvoir est partagé entre les deux communautés : le Premier ministre est issu du DUP (protestant) car il a obtenu la majorité des voix aux élections législatives et le vice-Premier ministre est un catholique, les partis catholiques arrivant toujours en deuxième position. Pour la première fois, en mai 2022, le DUP a perdu la majorité au Parlement de Stormont (Irlande du Nord) et le Sinn Féin arrive en tête avec 27 élus. Le DUP, quant à lui, obtient 24 députés et le parti Alliance 17. Il s'agit d'une véritable révolution en Irlande du Nord. Le Sinn Féin qui milite depuis sa création pour la réunification des deux Irlande se retrouve au pouvoir en République d'Irlande depuis 2020 et à présent aussi en Irlande du Nord. Certes le Sinn Féin a fait campagne sur la question du logement et de la santé et n'envisage pas de référendum portant sur la réunification avant dix ans, cependant les clivages confessionnels s'atténuent peu à peu comme le prouve également la forte montée en puissance du parti Alliance non confessionnel.


Le protocole nord-irlandais rassemblant contre lui l'hostilité des deux communautés est finalement un facteur de réunification, de paix ?


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Fresque en mémoire de John Hume, Prix Nobel de la Paix 1998, Derry

Cependant ni le DUP, ni la communauté protestante ne baissent les bras. En effet, si l'on rassemble les voix du DUP et du TUV (parti encore plus extrémiste que le DUP pour la défense de leur identité britannique, protestante et anti-catholique), les protestants restent majoritaires au Parlement de Stormont. Même le parti Alliance, non confessionnel, ne se projette pas dans un cadre non nord-irlandais. En plus, le DUP est en position de force au Parlement de Westminster car le gouvernement conservateur a besoin des voix du DUP pour obtenir la majorité absolue et faire voter ses lois. Le DUP parvient donc à mettre la pression à Boris Johnson en refusant de nommer un vice Premier ministre s'il ne renégocie pas le protocole, bloquant ainsi les institutions nord-irlandaises. Boris Johnson confie la renégociation du protocole à sa secrétaire des Affaires étrangères, Liz Truss, qui dépose un nouveau projet de protocole à la chambre des Communes. L'UE, consciente des difficultés d'approvisionnement en Irlande du Nord et d'une possible réactivation du conflit nord-irlandais, est prête à des aménagements du protocole, mais pas à sa renégociation.


Même si la démission de Boris Johnson le 7 juillet suspend celle-ci , la position du Royaume-Uni ne va pas changer. En effet, les deux candidats à la succession de Boris Johnson, Liz Truss et Rishi Sunak, sont tous deux partisans d'une ligne dure du Brexit, l'UE servant de punching-ball aux conservateurs.



Qu'en est-il des conséquences économiques du protocole et du Brexit : assiste-t-on à un lent découplage des économies irlandaise et britannique ? Ce découplage va-t-il dans le sens d'une unification économique de l'Irlande ?


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St. Augustine's Church, Derry

D'après les économistes, le Brexit aurait "coûté" 4 points de PIB au Royaume-Uni. Les investissements étrangers au Royaume-Uni ont diminué de 13,7%, le commerce des marchandises de 13,6%, les services de 7,9% alors que la République d'Irlande profite des délocalisations post-Brexit de 6000 emplois dans le secteur financier.


La République d'Irlande, plutôt prospère, est-elle prête pour autant à prendre en charge l'Irlande du Nord en grosses difficultés économiques ? Car c'est bien une question d'argent, également. La réunification supposerait de gros efforts financiers de la part de la République d'Irlande, soit augmenter les impôts pour financer l'Irlande du Nord à une époque où les Etats sont déjà fortement endettés suite à la crise COVID. Le PIB par habitant des Nord-Irlandais représente un tiers du PIB par habitant de la République d'Irlande et permet de mesurer l'ampleur des coûts de la réunification. Sans oublier que Londres subventionne l'Irlande du Nord à la hauteur de 12 milliards d'euros par an.



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Dans les faits, le protocole nord-irlandais a déjà entrainé le découplage des économies irlandaise et britannique. Ayant fait nos courses en République d'Irlande et en Irlande du Nord, nous avons constaté que les produits vendus en République d'Irlande et en Irlande du Nord sont totalement différents et ce au sein d'une même chaîne de supermarchés. Nous avions l'habitude d'acheter de sublimes yaourts dans une chaîne de magasins appelée SuperValu. Je n'ai jamais mangé d'aussi bons yaourts ! Il faut dire que les vaches nourries à l'herbe irlandaise, arrosée tous les jours, fournissent un lait riche et crémeux à souhait. Que de crèmes fraîches doubles, voire triples, de sour cream ou crème aigre que les Britanniques étalent à coup de cuillère à soupe sur les scones, le tout nappé de confiture à la framboise !

En Irlande du Nord, ayant épuisé mes stocks de yaourts fudge (caramel), ma drogue dure irlandaise à laquelle je suis devenue totalement accro, je me précipite dans le premier SuperValu venu. Et là, déception ! Je ne retrouve pas ma marque de yaourts adorés ! De dépit, je me rabats sur une autre marque. Après tout, les vaches nord-irlandaises mangent la même herbe que leurs congénères irlandaises, non ? Eh bien, pas du tout. Les yaourts nord-irlandais sont aux yaourts ce que l'aspartam est au sucre, la bière sans alcool à la Guinness… Bref, dès mon entrée sur le territoire nord-irlandais, j'ai fait un rejet. J'ai décidé de ne pas aimer l'Irlande du Nord.


[Note de Denis : pour montrer qu'il y a aussi de belles choses en Irlande du Nord,

cet article a été illustré de photos que nous y avons prises.]


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Dunluce Castle

Vous allez me dire : quoi ? A cause d'un yaourt ? Bref, revenons à nos moutons. Ma "déception du yaourt" ne devait être qu'un exemple pour illustrer le découplage des économies irlandaise et nord-irlandaise.



Comment les flux de marchandises s'organisaient-ils avant le Brexit ? Les marchandises européennes arrivaient à Calais, traversaient la Manche, puis poursuivaient leur périple en passant par Douvres, Liverpool ou les ports gallois (Holyhead), Dublin ou Belfast. Traditionnellement, l'Irlande était approvisionnée par le Royaume-Uni et on trouvait les mêmes produits en République d'Irlande et en Irlande du Nord. Avec le Brexit et le protocole nord-irlandais, les contrôles se multiplient. Pour chaque produit qui entrait en Irlande, soit dans le marché européen, il fallait faire une déclaration d'exportation ainsi qu'une déclaration sanitaire sachant que chaque conteneur pouvait contenir de 1500 à 1800 produits différents. Ces contrôles qui se déroulent à l'entrée des ports de Dublin ou de Belfast ont ralenti les échanges, créant d'énormes difficultés d'approvisionnement, surtout en Irlande du Nord. En 2022,le problème était réglé et nous n'avons pas manqué de fromages français ! La mondialisation est terriblement efficace et les flux se sont rapidement adaptés.


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Cushendun

En fait, de nouvelles routes de marchandises se sont rapidement créées. Les marchandises européennes à destination de l'Irlande ne passent tout simplement plus par le Royaume-Uni. En effet, elles passent par les ports français et les compagnies de navigation mettent en place de nouvelles liaisons, ont acheté de nouveaux ferrys. Par exemple, la compagnie danoise DFDS a acquis un nouveau navire qui assure dorénavant la liaison Dunkerque-Rosslare. Les ports de la République d'Irlande ont principalement profité de la réorientation des flux. Les FTN (firmes transnationales) se sont tout aussi rapidement adaptées. Avant le Brexit, LIDL Royaume-Uni fournissait le marché britannique, nord-irlandais et irlandais. Maintenant, il existe deux filières : une filière Royaume-Uni qui fournit le marché britannique (Angleterre et Irlande du Nord) et Lidl UE fournit la République d'Irlande. Ce découplage des économies irlandaise et britannique est déjà en cours depuis 20 ans, mais s'est nettement accéléré avec le protocole nord-irlandais. L'économie a fait son choix : l'Irlande du Nord semble bien arrimée au Royaume-Uni et les deux Irlande ne prennent pas la voie de la réunification économique.


Pour moi, la question ne se serait pas posée. Je suis pour la réunification, pour l'égalité à l'accès aux yaourts fudge. Ne dit-on pas que l'amour passe par le ventre ?



Le protocole nord-irlandais a découplé les économies irlandaise et nord-irlandaise. Une fois les nouvelles routes de la mondialisation mises en place, il est difficile de les détricoter et les négociations en cours concernant le protocole n'y changeront pas grand chose. Plus ou moins de contrôles ne feront pas dévier les nouvelles routes qui contournent désormais le Royaume-Uni. Du point de vue politique, rien de nouveau non plus. Les mentalités évoluent encore moins vite que les routes de la mondialisation. Certes le Sinn Féin, principal acteur de la réunification, est au pouvoir en République d'Irlande et en Irlande du Nord, certes le DUP est affaibli, certes Boris Johnson a annoncé sa démission à la chambre des Communes en parodiant la fameuse réplique de Schwarzenegger dans Terminator 2 : "Hasta la vista, baby", la réunification n'est pas encore à l'ordre du jour en Irlande.



Cet article est notre dernier consacré à l'Irlande.


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Pour approfondir:

  • Toujours le livre d'Alexandra Slaby, Histoire de l'Irlande de 1912 à nos jours.

  • Les nouvelles relations entre le Royaume-Uni et l'Union européenne, Maxime Lefebvre, publié dans l'Europe post-Brexit, Questions Internationales numéro 110, novembre-décembre 2021.

  • Démission de Boris Johnson : la chute de M. Brexit, publié dans Le Monde en collaboration avec l'AFP, 8 juillet 2022.

  • Au Royaume-Uni, Rishi Sunak et Liz Truss sont les finalistes du camp conservateur pour succéder à Boris Johnson, publié dans Le Monde en collaboration avec l'AFP, 20 juillet 2022.

  • Comment le Brexit accélère la réunification de l'Irlande, Philippe Bernard, Le Monde, 17 février 2020.

  • Depuis le Brexit, le lent découplage économique entre l'Irlande et le Royaume-Uni, Eric Albert, Le Monde, 12 février 2022.


2 commentaires


Angèle KELLER
Angèle KELLER
12 août 2022

Je retente mais à chaque fois au final je ne peux pas valider ce

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Denis
Denis
12 août 2022
En réponse à

Bonjour Angèle,

Je pense qu'il faut d'abord passer par la case "se connecter" en haut à droite de l'écran.

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