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Derry ou Londonderry ?

La ville de Derry, ou Londonderry pour les Unionistes, a été notre premier contact avec l'Irlande du Nord.

Cliquer sur une vignette pour voir le détail de chaque étape de notre visite de Derry.


Le refus des catholiques d'utiliser le nom de Londonderry est déjà emblématique du conflit qui a opposé, entre 1966 et 1998, la population catholique, minorité longtemps discriminée et favorable la réunification de l'Irlande, à la population protestante, majoritaire et viscéralement attachée à son appartenance au Royaume-Uni. Dans cette guerre civile, sont également intervenus le Royaume-Uni, la République d'Irlande qui n'a jamais abandonné l'idée de réunifier l'île, voire les États-Unis où la communauté irlandaise est nombreuse et a souvent financé le conflit. Le président américain Clinton, dont la famille est originaire du comté de Fermanagh, est intervenu afin de faciliter les accords de paix.

En 2022,les cicatrices laissées par le conflit nord-irlandais dans le tissu urbain de Derry sont toujours visibles. Des grilles et des "murs de la paix" séparent les quartiers catholiques des quartiers protestants

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Mur de la paix, quartier The Fountain

sans parler de la grille qui est fermée tous les soirs à 21 heures.


Le quartier protestant The Fountain proclame haut et fort son appartenance et attachement au Royaume-Uni : le drapeau britannique décore les rues, les murs; les bordures du trottoir sont peintes aux couleurs du drapeau britannique.


Le quartier catholique du Bogside affiche d'autres symboles. Les fresques murales rappellent l'horreur du conflit.


Pendant les 30 années qu'a duré ce conflit, le quartier du Bogside a été au cœur des affrontements . Séparée de la République d'Irlande depuis 1922, l'Irlande du Nord, toujours britannique mais plutôt autonome, a construit un État protestant pour les protestants. Dans les années 1960, les catholiques rejettent cette domination protestante, suite à l'émergence d'une nouvelle génération catholique.

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En 1947, l'accès au secondaire devient gratuit dans l'ensemble du Royaume-Uni et de nombreuses bourses sont attribuées pour l'enseignement supérieur. Grâce à ces mesures, les catholiques vont entrer massivement à l'université. Cette nouvelle génération catholique éduquée, refusant toute discrimination, va s'inspirer des mouvements américains pour les droits civiques.


Les étudiants créent la NICRA, une association non confessionnelle et non violente, ainsi qu'un parti politique : People's Democracy . Ces mouvements organisent des marches, dont la marche de Belfast à Derry, qui s'achève par une embuscade des Unionistes. Dès 1966, des catholiques sont tués lors des célébrations protestantes du 12 juillet. De mai à juin, des cocktails Molotov sont lancés contre les maisons, écoles et entreprises catholiques. C'est le début des Troubles, nom donné par les Britanniques au conflit nord-irlandais, dans une tentative de déni.


En 1969, le Bogside s'embrase suite à un défilé rassemblant 15 000 protestants. Le parcours du défilé, choisi par les protestants, est une véritable provocation envers les catholiques puisqu'il traverse le Bogside. Des adolescents catholiques caillassent le défilé et c'est le point de départ de trois jours d'émeutes, intitulés la bataille du Bogside, du 12 au 14 août 1969. Les catholiques se barricadent et interdisent l'accès du Bogside aux forces de l'ordre. Le gouvernement nord-irlandais envoie les B-Spécials, une force spéciale de la police nord-irlandaise, composée uniquement de protestants, qui vont semer la terreur dans le quartier. 9 morts, 750 blessés, 500 maisons détruites témoignent de la violence des affrontements. Belfast, Armagh et Newry s'embrasent à leur tour. Dépassé par les événements, le gouvernement nord-irlandais demande de l'aide au Royaume-Uni. Le gouvernement britannique envoie 400 soldats à Derry qui s'interposent entre les deux communautés et apaisent les affrontements. Débute alors, au Bogside, la période intitulée Free Derry entre 1969 et 1972, où les forces de l'ordre ne mettent plus les pieds dans le quartier.


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Mur marquant, aujourd'hui encore, l'entrée du quartier Bogside

Le 30 janvier 1972, le Bloody Sunday place à nouveau le Bogside au cœur du conflit et s'inscrit dans un contexte plus général de radicalisation du conflit.

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Ce jour-là, la NICRA organise une nouvelle marche. Cette manifestation, bien qu'interdite par les autorités, a quand même lieu. Les jeunes catholiques jettent des pierres sur les policiers qui répondent par des balles en caoutchouc et des canons à eau. Mais c'est véritablement au cours de la nuit que les "choses" dérapent : les parachutistes anglais tirent dans la foule, faisant 14 morts et 14 blessés. Le Bloody Sunday aura pour conséquence la radicalisation des jeunes catholiques de Derry qui vont entrer massivement dans l'IRA (Irish Republican Army), qui va elle-même progressivement remplacer la NICRA à la tête de la rébellion catholique. Un mouvement pacifiste et non confessionnel cède la place à un groupe armé qui pratique la guérilla urbaine et le terrorisme.


En face, du côté des protestants, les Unionistes se radicalisent aussi autour du révérend presbytérien Ian Paisley qui fonde un nouveau parti, le DUP (Democratic Unionist Party) en 1971. Les groupes paramilitaires, qui sont nés en 1913, fusionnent au sein d'une organisation unique et puissante : l'UDA (Ulster Defence Association) en 1971.


Cette radicalisation s'explique également par l'intransigeance des conservateurs au pouvoir au Royaume-Uni, qui pratiquent une répression très dure en Irlande du Nord, comme par exemple l'opération Motorman à Derry le 31/07/1972. 28 000 soldats britanniques, des chars d'assaut et des bulldozers réduisent à néant Free Derry. Le gouvernement conservateur se montre aussi particulièrement intransigeant lors de la guerre des prisons. En effet, en 1976, le gouvernement britannique met fin au statut particulier des prisonniers politiques irlandais dans les prisons anglaises, en leur imposant - entre autres - le port de l'uniforme des prisonniers de droit commun. Ceux-ci répondent en menant dans un premier temps la guerre des couvertures (ils portent leur couverture au lieu de l'habit carcéral), puis en mars 1978 par la guerre de l'hygiène et entament une grève de la faim qui s'achève par la mort de Bobby Sands et de 9 autres détenus irlandais. L'Irlande du Nord s'embrase.

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Panneau "Souvenez-vous des dix", Derry

Des négociations de paix débutent également en 1973. Dès la rencontre de Sunningdale du 9/12/1973, les principes sont clairement définis : seuls les Nord-Irlandais peuvent décider de leur sort suite à un référendum; l'exécutif nord-irlandais doit être partagé entre les catholiques et les protestants de façon paritaire; trois structures communes nord-sud (République d'Irlande et Irlande du Nord) doivent permettre une gestion commune de l'agriculture, de l'éducation, etc.

Mais l'hostilité des Unionistes et de l'IRA est telle que les négociations échouent en 1974. Les tentatives d'accords suivantes, soit les accords de Hillsborough en 1985, les accords de Downing Street en 1993, les accords du Vendredi Saint de 1998 ne font que réaffirmer ces principes élaborés en 1973.


Dans ce cas, pourquoi les accords de 1998 ont-ils abouti ? D'abord parce que tous les acteurs étaient présents et ont signé les accords : tous les partis politiques dont le Sinn Féin qui avait été longtemps "oublié" à la table des négociations, les deux entités politiques irlandaises (République d'Irlande, Irlande du Nord), ainsi que le gouvernement du Royaume-Uni. Parmi les acteurs présents en 1998, se distinguent John Hume, né en 1937 dans la communauté catholique de Derry et qui a reçu le prix Nobel de la paix aux côtés de David Trimble, le leader nord-irlandais, sans oublier Gerry Adams, leader du Sinn Féin pourtant "oublié" par le prix Nobel. Dernier élément en faveur de la paix en 1998, c'est l'arrivée au pouvoir du New Labour et de Tony Blair au Royaume-Uni, qui apportent un nouveau regard et permettent de signer les accords. En 1998, l'apaisement est quasi immédiat.

Apaisement ne signifie pas paix immédiate. Les groupes paramilitaires vont rendre leurs armes lentement et avec difficultés. L'IRA, par exemple, va mettre 7 ans à se désarmer et continue d'organiser sporadiquement des attentats. En plus, il n'y a pas vraiment eu de réconciliation entre les catholiques et les protestants, faute d'une politique en ce sens. A Derry, alors que nous sommes 24 ans après la signature des accords de paix, les grilles se referment sur chaque communauté tous les soirs à 21h00.


En Afrique du Sud, à la fin de l'apartheid, des commissions de la vérité et de la réconciliation ont été mises en place dans le cadre du "vivre ensemble". De même au Rwanda, les tribunaux populaires ou gacaca ont permis de juger plus de deux millions de Hutus responsables du génocide des Tutsis, libérant la parole et désamorçant les haines.

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En Irlande du Nord, rien de tel ! Les accords ont été signés "par le haut", rien n'a été réalisé au niveau local, au niveau des associations. La municipalité de Derry recouvre les fresques les plus agressives par des fresques à thème plus pacifique comme la colombe de la paix ou le portrait de Hume.






Elle construit également des passerelles de la paix.

Ce n'est pas du greenwashing, mais du peacewashing !

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Passerelle de la Paix

En 2022, les deux communautés vivent toujours de façon séparée. Par exemple, 7% des élèves nord-irlandais fréquentent des écoles mixtes, les 93% restants fréquentant des écoles confessionnelles. Pourtant les "choses" changent peu à peu. Les jeunes de moins de 30 ans, n'ayant pas vécu les "troubles" passent à autre chose, délaissent les partis traditionnels comme le Sinn Féin et le DUP, pour se tourner vers de nouveaux partis, comme Alliance ou les Verts, plus proches de leurs préoccupations.

Même à Derry, le passé semble mis en scène : les touristes prennent en photo les fresques murales, les murs et le passé douloureux deviennent une attraction touristique.


Personnellement, je tenais à voir les murs de la paix, les fresques murales, un peu comme à Berlin, j'ai suivi la trace du mur à vélo, à la quête de cette ancienne partition de la ville de Berlin et du monde. Contrairement à Berlin, je me suis sentie mal à l'aise, j'avais l'impression de faire du voyeurisme, de me repaître de leurs souffrances et douleurs. Peut-être parce que les Berlinois sont passés à autre chose et qu'il n'y avait pas de haine entre Est et Ouest Berlinois ?

Malheureusement pour les Nord-Irlandais, le Brexit a réactivé ce passé qui ne passe pas.


Pour approfondir :

  • Toujours et encore le livre d'Alexandra Slaby, Histoire de l'Irlande de 1912 à nos jours

  • La paix en Irlande du Nord est d'une fragilité presque insupportable, Jan Carson, article publié dans Le Monde, 23 mai 2021.

  • La mort de John Hume, géant de la paix en Irlande du Nord, Eric Albert, article publié dans Le Monde, 3 août 2020.

  • En Irlande du Nord, le Sinn Fein salue une ère nouvelle, les Unionistes actent leur défaite, article publié dans Le Monde en collaboration avec l'AFP, 5 mai 2022.

  • A Belfast, une jeunesse lassée par les divisions religieuses et communautaires, Cécile Ducourtieux, article publié dans Le Monde, 5 mai 2022.

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© 2023 Dominique et Denis KRAUTH

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