Wild Atlantic Way : un mouton peut en cacher un autre
- Dominique

- 23 juil. 2022
- 6 min de lecture
Contrairement aux idées reçues, les moutons ne sont pas plus nombreux que les Irlandais en République d'Irlande, mais c'est bien le cas en Irlande du Nord. Non, pas de panique, je ne vais pas rédiger d'article sur les différentes races de moutons que l'on rencontre en Irlande.

Après avoir passé trois mois en Andalousie à faire surtout du tourisme culturel, nous avons passé trois mois en Irlande à parcourir les péninsules, les côtes à vélo sans forcément visiter des sites culturels. Du coup, je me suis interrogée sur cette différence : pourquoi l'Irlande est-elle plus connue pour ses trésors naturels comme les Burren, les lacs du Connemara, la Chaussée des Géants que pour ses trésors culturels ? J'ai-bien sûr-trouvé quelques explications.
D'abord l'histoire particulièrement dramatique de l'Irlande a engendré de nombreuses destructions de monuments remarquables. Au cours de notre périple, nous avons vu de nombreux monastères détruits et abandonnés.
Conquis en 1169 par les Anglo-Normands, ces derniers se sont faits plutôt discrets, voire totalement oublier jusqu'en 1534,concentrant leurs efforts sur la France et la Guerre de 100 ans. En 1534, le roi anglais Henri VIII, s'intéresse à nouveau à l'Irlande où il débarque avec ses troupes. 1534 correspond également à l'année où Henri VIII rompt toute relation avec le Vatican et met en place l'anglicanisme, soit un culte protestant, même si les rites demeurent catholiques. Henri VIII va imposer sa domination, mais également sa religion aux Irlandais profondément attachés au catholicisme. Dans sa lutte contre le catholicisme, Henri VIII va dissoudre et raser tous les monastères.
Des destructions tout aussi importantes auront lieu lors du passage du dictateur anglais Cromwell et ses Cotes de Fer en 1649.
Et n'oublions pas les destructions du vingtième siècle ! Pendant la guerre civile qui, de 1921 à 1922, oppose les pro-traités aux anti-traités, 192 villas palladiennes, châteaux médiévaux, maisons géorgiennes sont détruits. Pour les Irlandais, ce patrimoine symbolisait la domination britannique et la misère engendrée par celle-ci.

Ensuite, il existe une corrélation très importante entre la richesse d'une région et son patrimoine. Quand on visite la cathédrale de Séville, la richesse de l'Andalousie au Siècle d'or saute aux yeux : les métaux précieux illuminent chaque recoin de la cathédrale. Grâce à l'or et à l'argent américain, les prélats andalous ont pratiqué du mécénat à grande échelle couvrant les murs de cette immense cathédrale d'œuvres peintes par les plus grands artistes européens du XVI° siècle. En Irlande, ce n'était pas le cas. La pauvreté se devine un peu partout. Les folks villages, les murs de la faim racontent la famine de 1845-1848 qui a engendré un million de morts et un autre million de migrants.
Cette pauvreté traverse toute l'histoire irlandaise. En 1980, l'Irlande est toujours un des pays les pauvres d'Europe, 16% de la population vivant encore sous le seuil de la pauvreté. Entre 1983 et 1987, 130 000 Irlandais migrent dont 36% des diplômés des universités. Ce n'est qu'au début du XXI° siècle que l'Irlande devient une terre d'accueil pour migrants. Cette prospérité irlandaise ne dure pas longtemps lorsque la crise de 2008 frappe durement l'Irlande et les Irlandais reprennent les chemins de l'émigration.

Comment s'explique cette pauvreté de l'Irlande ? Dans des sociétés où la richesse provient de l'agriculture, la pauvreté des terres irlandaises explique-t-elle la pauvreté de la population ? L'inégale répartition de terre est probablement un facteur explicatif plus pertinent. Dès le retour des Anglais en Irlande, les Irlandais sont progressivement expropriés dans le cadre des plantations dont les premières sont mises en place en1597. Il s'agit d'une véritable colonisation. En 1703,les Britanniques détiennent 75%des terres irlandaises. En 1870,seuls 3%des agriculteurs sont propriétaires de leurs terres, 97% payant un fermage aux grands propriétaires britanniques, ce qui n'incite pas à l'innovation et engendre de la pauvreté. Ce n'est qu'à partir du Wyndham Act de 1903 que les agriculteurs peuvent acquérir un lopin de terre, grâce à un emprunt auprès de l'Etat britannique. C'est le début d'une véritable révolution sociale avec un transfert massif de la propriété. En 1916, 64% des agriculteurs sont propriétaires de leurs terres.
En plus, l'Irlande, sauf les 6 comtés protestants de l'Ulster, n'a pas connu de révolution industrielle, principale source d'enrichissement des pays occidentaux à partir du XIX° siècle. L'Irlande est demeurée rurale, agricole et mal développée.
Certains auteurs expliquent cette persistance de la pauvreté par la culture catholique qui "par l'inculcation de l'humilité, de la honte et la culpabilité et sa sanctification de la pauvreté a découragé la poursuite individuelle de la réussite et du profit". En Irlande, le décollage économique coïncide avec la sécularisation de la société bien plus tardive que dans le reste de l'Europe.

Ce n'est qu'à la fin du XX° siècle que l'Irlande "décolle", connaissant des taux de croissance de 8% entre 1995 et 2004. Comment s'explique cette croissance ? D'abord, la démocratisation et la modernisation de l'éducation ont permis l'émergence d'une classe d'entrepreneurs dynamiques, issus des universités irlandaises. La population irlandaise, dorénavant bien formée et anglophone, attire les firmes trans-nationales (FTN). De plus, l'adhésion à la CEE ouvre à l'Irlande de nouveaux marchés européens. Une certaine modération des salaires rend également la main d'œuvre irlandaise très compétitive.
Pourtant, c'est avant tout un taux d'imposition sur les sociétés particulièrement bas de 12,5%, qui explique l'attractivité du territoire irlandais. De nombreux "montages" permettaient même aux FTN de ne payer aucun impôt sur les revenus dont le "fameux" double Irish. Ne vous réjouissez pas trop, ce n'est pas une recette d'Irish Coffee où l'on mettrait une double dose de whisky ! C'est nettement moins drôle, mais a cependant permis aux Irlandais de s'enrichir et s'offrir de nombreux Irish Coffee dans les pubs. En fait, le double irish est un montage constitué de deux sociétés emboîtées, ce qui leur permettait de ne payer aucun impôt. De nombreuses FTN se sont donc domiciliées en Irlande afin de profiter de cette exonération d'impôt. A titre comparatif, les sociétés sont imposées à la hauteur de 33% de leurs bénéfices en France, 28 % en Allemagne et aux États-Unis. En clair, l'Irlande est un paradis fiscal, même si elle a fini par supprimer le double irish, sous la pression européenne. En 2005, l'Irlande accueille le siège des plus grands groupes mondiaux de l'informatique (Microsoft, Facebook…), 13 des 15 leaders mondiaux en pharmacie. Par exemple, Pfizer installé à Cork, fournit le monde entier en Viagra. Et, non, nous n'avons pas passé trois mois en Irlande afin de bénéficier d'une réduction sur le Viagra ! L'Irlande fabrique aussi un tiers des lentilles de contact utilisées au niveau mondial.

On comprend donc facilement pourquoi l'Irlande s'est opposée à la fameuse taxe "GAFAM" proposée par les États Unis le 5/04/2021. En effet, 91 des 500 premières FTN ne payent aucun impôt, notamment en se domiciliant en Irlande ou tout autre paradis fiscal . Fragilisés par la crise COVID, les États-Unis comme tous les États, veulent récupérer cette immense manne financière.
Les négociations se sont déroulées dans le cadre de l'OCDE et 139 pays signent un accord mettant en place une taxe mondiale de 15% sur les bénéfices des 100 premières FTN. Concrètement, Google, FTN américaine domiciliée en Irlande payerait un impôt de 15% en Irlande mais permettrait aux États-Unis de récupérer les 13% restants (taux d'imposition de 28% aux États-Unis). Cet accord mettrait fin aux paradis fiscaux : pourquoi se domicilier en Irlande si les FTN ne peuvent plus échapper à l'impôt ?
Une part de cet impôt serait aussi versée aux pays dans lesquels opèrent ces FTN. Les pays du Sud souhaitent élargir cet accord à l'ensemble des FTN et non seulement aux 100 premières. L'Irlande a fini par signer cet accord le 7 octobre 2021 qui sera mis en place en juillet 2023 au niveau mondial.
Avoir signé cet accord prouve que l'Irlande s'est développée, elle n'a plus besoin d'être un paradis fiscal, mais a besoin de l'UE pour développer ses marchés. L'UE, devançant l'OCDE, a déjà mis en place cette taxe, malgré l'opposition de la Hongrie, autre paradis fiscal. Cette nouvelle taxe représente une manne financière importante pour les différents Etats, soit 50 milliards de dollars pour les États-Unis, 50 milliards pour l'UE dont 4,3 milliards pour la France, par exemple.

Alors ? Que des moutons en Irlande ? En tout cas, en tant que touristes, nous sommes à la recherche de l'Irlande "authentique", celle des moutons, des paysages naturels non altérés par l'industrialisation, des pubs, de la tourbe… Cette Irlande fantasmée par les touristes existe encore, c'est l' Irlande du Wild Atlantic Way, mais la majorité de la population vit à Dublin, dans des grandes métropoles et travaille pour des grandes entreprises mondialisées. Les moutons sont des animaux aussi exotiques pour les Dublinois que pour les touristes !
Pour approfondir :
Histoire de l'Irlande de 1912 à nos jours, Alexandra Slaby, Editions Tallandier, 2016.
L'Irlande s'oppose à la taxation mondiale minimale de 15%,E.Albert,Le Monde,1/06/2021
L'Irlande et l'Estonie rejoignent l'accord mondial historique de réforme de la fiscalité, Le Monde, 7/10/2021
La réforme de la fiscalité mondiale décalée à juillet 2023,Le Monde, 12/07/2022.













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