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En Irlande, tourbe fout le camp

Bon, j'avoue, j'ai utilisé le titre d'un article publié dans le journal « The Guardian ». J'ai essayé de trouver un titre accrocheur, « to be ou not to be tourbe » ,ou « ça chauffe dans les tourbières », mais aucune de mes trouvailles ne me plaisait autant que le titre de l'article du Guardian. Ma fille Aurélie est une spécialiste du droit de la propriété intellectuelle, je ne crains pas un procès pour plagiat.



Éblouie par les sublimes paysages irlandais, j'ai mis du temps à remarquer les immenses balafres noires qui juraient pourtant avec le vert éclatant des prairies. À la recherche de quel trésor les Irlandais se sont-ils lancés sur ces terres qui me semblaient bien inhospitalières et au prix d'un effort considérable ? Pourquoi de longues lanières noires étaient-elles posées à même le sol sur des dizaines de mètres ? Tout cela me semblait bien mystérieux. Ces longues lanières nous ont accompagnées tout au long de notre périple sur le Wild Atlantic Way.


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J'ai fini par comprendre que les Irlandais extrayaient de la tourbe, principalement utilisée comme combustible. Et là, surgissent tous les clichés véhiculés au sujet de l'Irlande. Fermons les yeux et laissons nous porter par notre imagination : la bonne odeur de tourbe se répand dans un pub joyeusement animé, la population locale déguste une pinte de Guinness au son de la musique traditionnelle irlandaise. Personnellement, j'entends même la douce voix d'Enya ou de la harpe. N'oublions pas le whisky : que serait le whisky sans le fameux goût tourbé ? En effet, l'orge qui est utilisée pour fabriquer le whisky est séchée au feu de tourbe, lui donnant ce goût très particulier.



Arrêtons de rêver et revenons à nos moutons, pardon, à notre tourbe. L'Irlande jusqu'à la fin du XX° siècle, a fait partie des pays les plus pauvres et les moins développés d'Europe. Cette pauvreté s'explique en partie par la pauvreté des sols irlandais. En effet, les tourbières représentent 16% du sol irlandais, soit environ 20 000 km². Sous un climat particulièrement humide où il pleut 250 jours par an, les sols sont détrempés. Sur ce type de sol prolifèrent les plantes hydrophiles, principalement des sphaignes qui absorbent l'eau et empêchent les végétaux de se décomposer. Ces sphaignes sont à l'origine des tourbières qui sont composées de 95% d'eau et de 5% de déchets organiques. Cette couche de tourbe varie entre 45 cm d'épaisseur dans la partie ouest de l'Irlande et 13 m au centre de l'Irlande. Si la pression et la température du sol augmentent, la tourbe se transforme en charbon. En clair, la tourbe est l'étape intermédiaire avant la formation du charbon. Ces tourbières ont longtemps été considérées comme des terres pauvres, sans intérêt, voire stériles et de très nombreuses tourbières ont été drainées et transformées en pâturages. C'est à cet instant que d'autres clichés de l'Irlande émergent : les moutons qui paissent dans des pâturages d'un vert flamboyant, les pulls en laine tricotés maison… A défaut d'un soleil éclatant, ici, c'est le vert éclatant des pâturages qui domine et explique la spécialisation de l'Irlande dans l'élevage ovin et bovin, voire en alpaga.



La tourbe est également utilisée comme fertilisant. En effet, en horticulture, elle est utilisée comme substrat de croissance pour le repiquage des plantules, pour la culture des champignons… L'exploitation de la tourbe est donc profondément ancrée dans les traditions irlandaises. Malheureusement pour les Irlandais, son exploitation et utilisation sont critiquées et critiquables à l'ère du réchauffement climatique. Depuis la révolution industrielle, son exploitation ne se fait plus de façon traditionnelle avec une bêche, mais avec d'énormes machines qui saccagent ce milieu particulièrement fragile.



L'Irlande ne disposant ni de charbon, ni d'hydrocarbures a utilisé la tourbe à grande échelle, lui permettant d'être autosuffisante sur le plan énergétique. L'utilisation de la tourbe pose cependant de nombreux problèmes. En effet, le pouvoir calorifique de la tourbe est réduit : un tiers de celui de l'anthracite, la moitié de celle de la lignite. La tourbe dégage aussi des poussières importantes et donc son utilisation a été interdite à Dublin. 1300 Irlandais meurent chaque année de la pollution de l'air. Actuellement, 5% des foyers irlandais se chauffent toujours à la tourbe, soit environ 90 000 foyers. Ce pourcentage monte à 40% dans la partie occidentale de l'Irlande. De plus, trois centrales utilisant la tourbe comme combustible, produisent 7% de l'électricité nationale en 2017. Leur fermeture progressive est programmée entre 2020 et 2025. En effet, à cause de l'utilisation de la tourbe, l'Irlande émet 70% de CO2 de plus que la moyenne mondiale, 63% de plus que la France. L'Union européenne (UE) a bien sûr demandé à l'Irlande de réduire ses émissions dans le cadre du Pacte vert et lui a infligé une amende de 25 000 euros par jour en 2012. Le gouvernement irlandais tente depuis de réduire, voire d'interdire l'utilisation de la tourbe. L'entreprise publique Bord Na Móna, créée en 1946 et spécialisée dans l'exploitation de la tourbe, a stoppé toute exploitation en 2020, l'arrêt de la vente de briquettes est prévue pour 2024 et travaille actuellement sur sa transition écologique. Cependant 18 000 personnes vivent toujours encore de l'exploitation de la tourbe, principalement au sein de petites exploitations familiales. Le gouvernement a tenté de stopper l'exploitation en confisquant les machines mais a cédé devant la rébellion des exploitants, souvent soutenus par les élus locaux. Le gouvernement tente à nouveau d'interdire la vente et la distribution de la tourbe en 2022, mais devant le tollé soulevé par cette mesure, recule une nouvelle fois. La vente se poursuit en 2022.


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Lough Fee, Connemara

Longtemps considérées comme des terres stériles, les scientifiques ainsi que les organisations internationales (Initiative mondiale pour les tourbières, ONU, 2016; Politique Agricole Commune ou PAC, programme 2020-2027 pour la restauration des tourbières) redécouvrent l'importance des tourbières. D'abord le stockage de l'eau dans les tourbières permet d'éviter les inondations. Ensuite, elles permettent de purifier l'eau, de contribuer à la conservation de la biodiversité car de nombreuses espèces menacées vivent dans ce type de milieu. Dernièrement, les tourbières participent à la lutte contre le réchauffement climatique. Représentant à peine 3% de la surface terrestre, elles séquestrent cependant un tiers du carbone contenu dans le sol de notre planète, soit plus que toutes les forêts du monde ! La conservation des tourbières est donc un enjeu vital dans la lutte contre le réchauffement climatique. En drainant les sols des tourbières, l'oxygène pénètre dans le sol, l'activité microbienne augmente et la décomposition de la tourbe s'accélère libérant le gaz carbonique stocké. D'après les experts de l'ONU, l'Union européenne est le plus gros émetteur de gaz à effet de serre issu des tourbières drainées, ce qui représente 5 % des émissions de l'UE. C'est pourquoi l'UE propose en mars 2022 que les États restaurent 70% des tourbières drainées à des fins agricoles. La PAC, dont un quart du budget est dorénavant consacré à la lutte contre le réchauffement climatique, soutient la reconversion des paysans qui cultivent les tourbières. De nombreux programmes de réhabilitation des tourbières sont également en cours à l'échelle locale et l'Ecosse est tout particulièrement engagée dans ce processus.


L'exploitation de la tourbe qui semblait être un problème purement local, limite anecdotique puisque touchant au folklore irlandais, s'inscrit dans un cadre plus global. La préservation des tourbières, leur restauration est devenue un enjeu important dans la lutte contre le réchauffement climatique.


Pour approfondir :

  • De la fumée sur l'eau : lutter contre les menaces mondiales liées à la destruction et à la dégradation des tourbières, Rapport ONU, 2018.

  • Le Parlement européen adopte une nouvelle PAC après de longs débats, Le Monde du 23/11/2021

  • Pour une triple transition, agricole, climatique et énergétique de la PAC, Le Monde du 7/11/2022

  • En Irlande, tourbe fout le camp, The Guardian via le Courrier International du 12 juin 2022.



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© 2023 Dominique et Denis KRAUTH

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